L’histoire des communautés LGBTQIA+ est intrinsèquement traversée par des silences, des effacements et des absences. Comment conserver et transmettre des récits qui ont longtemps été invisibilisés ? Et où chercher les traces de nos mobilisations lorsque les institutions les ont ignorées ou criminalisées ?
L’historienne et chercheuse Carolina Topini (Université de Genève) propose d’interroger ce qui fait archive et d’explorer de nouvelles manières de raconter les parcours queers.
Dépasser les archives institutionnelles : lire entre les lignes de l’oppression
Pendant très longtemps, l’histoire LGBTQIA+ a été documentée quasi exclusivement à travers le prisme des archives officielles : dossiers de police, jugements d’invalidation, registres psychiatriques ou documents médicaux.
Si ces fonds permettent de mesurer la violence des systèmes de pouvoir et de contrôle, ils ne restituent que très rarement la parole directe des personnes concernées :
- Des archives dominées par le pouvoir : Les sources institutionnelles documentent la répression, mais occultent la joie, la solidarité, la subjectivité et les stratégies de résistance.
- La fragilité des fonds associatifs : Les récits d’émancipation dorment souvent dans les caves ou les greniers d’anciennes militantes et d’associations locales qui ne disposent pas toujours des ressources humaines ou financières pour les inventorier et les protéger.
- Des mémoires hantées par le risque de disparition : Faute de reconnaissance institutionnelle, de nombreux documents jugés « indignes » d’être conservés risquent de disparaître à jamais.
Bannières, badges et t-shirts : élargir la notion d’archive
Pour écrire une histoire queer fidèle à ses réalités, il est indispensable de sortir du cadre strict des documents papier ou des comptes-rendus officiels. La culture queer s’est historiquement construite dans l’éphémère, la fête, la rue et l’artisanat militant.
Comme le soulignent les recherches en histoire sociale, les objets matériels jouent un rôle de premier plan :
- La culture matérielle militante : Les bannières de manifestations, les pancartes faites main, les t-shirts customisés et les badges constituent des témoignages d’une valeur historique inestimable.
- Les traces du quotidien : Les flyers de soirées, les fanzines auto-publiés et les affiches de rassemblements permettent de reconstituer la sociabilité et la géographie affective d’une époque.
L’intelligence artificielle : opportunités et défis éthiques
La question de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le traitement des archives queer soulève également des débats stimulants. Si l’IA offre des outils précieux pour retranscrire des témoignages oraux, traduire des textes ou analyser de grands volumes de données, son emploi exige une grande précaution.
Trois enjeux majeurs se dégagent :
- Confidentialité et consentement : Beaucoup de récits intimes ont été produits dans des espaces protégés. Exposer ces parcours à des modèles informatiques pose la question du respect de la vie privée et de l’anonymat.
- Biais normatifs : Les algorithmes d’IA étant entraînés sur des données majoritaires, ils reproduisent fréquemment des biais hétéronormatifs et cisnormatifs dans le traitement du vocabulaire et des identités.
- Risque de fabulation : L’IA peut générer des erreurs ou inventer des faits, un risque particulièrement critique pour des histoires déjà fragilisées par le manque de preuves matérielles.
Collecter et protéger l’histoire queer locale avec Des Racines & des Queers
À Strasbourg et en Alsace, l’association Des Racines & des Queers s’attache précisément à répondre à ce défi du manque d’archives. En recueillant des témoignages oraux, en numérisant des fonds militants locaux et en conservant les objets du quotidien queer, nous luttons contre l’oubli et le risque d’effacement.
Chaque tract, chaque affiche, chaque récit compte pour construire une mémoire collective vivante, accessible et rigoureuse.
